Confinement : comment tenir la distance ?

Date de publication : 01/04/2020

Auteur de plusieurs livres remarqués sur l’intelligence émotionnelle, le lyonnais Christophe Haag, professeur à l’EMLyon, livre quelques conseils pour ce confinement prolongé d’au minimum 15 jours, et probablement renouvelé jusqu’à début mai.


Quels sont les points communs entre les expériences de confinement que vous avez étudiées et la situation actuelle ?

Christophe Haag : On peut par exemple comparer avec les trois expériences de confinement de l’Agence spatiale européenne. La différence, c’est que ses participants connaissaient leur durée d’une trentaine de jours à plus de 130 jours. Au contraire, aujourd’hui, il y a une incertitude. L’autre différence, c’est que le confinement actuel n’est pas total. Il est bien sûr plus facile à vivre quand on a un jardin mais même en ville, on peut encore faire ses courses, une petite sortie quotidienne ou aller chercher ses enfants dans le cas de parents séparés.

Comment mieux profiter de ces sorties dans la rue ?

Se connecter à la nature, que ce soit près d’un arbre en ville ou dans son jardin. On sait que les phytoncides émis par les arbres, ont un effet calmant. L’oscillation des feuilles dans le vent et le chant des oiseaux participent aussi à cet effet anti-stress.

Quels sont les effets de ce confinement, même s’il n’est pas total ?

Il change nos habitudes et casse notre routine qui ont habituellement un effet apaisant. Quand on se rend à son travail chaque matin, on sait où on va et qui on va rencontrer. Perdre ces fondamentaux pour un temps non défini, crée une incertitude anxiogène. D’ailleurs, les trois expériences les plus connues de l’Agence spatiale européenne se sont assez mal passées. Le huis-clos a rapidement désorganisé le groupe. Malgré le temps qui passait, on n’a jamais atteint un seuil acceptable. Les participants n’ont pas réussi à s’adapter et ils sont devenus de plus en plus agressifs. Même si d’autres expériences plus récentes ont nuancé ces résultats, en particulier Mars 500, c’est quand même ce qu’il en ressort généralement.

Des comportements agressifs, c’est ce que vous craignez pendant ce confinement prolongé ?

Oui. Evidemment, on peut espérer un Covidboom avec un nombre de naissance supérieur en décembre mais compte-tenu de la difficulté à bien réguler notre angoisse en France, je crains plutôt de la violence. En fait, le problème quand on est confiné, c’est que les émotions passent en boucle d’un individu à l’autre. Comme des balles d’un revolver qui ricocheraient sur les murs et pourraient revenir nous impacter plusieurs fois de manière différente.

La première chose à faire pour que cela se passe bien ?

Tout d’abord, il faut comprendre que cette peur du Covid19 est en nous et qu’elle est parfaitement justifiée. On peut être touché à tout âge. Cette peur nous aide à nous adapter : elle nous conduit à nous laver plus souvent les mains, à éviter les bains de foule… Ce qu’il faut éviter, c’est que cette peur se transforme en anxiété chronique et plombe globalement notre vie. La peur sauve, la panique tue.

Où se situe la nuance entre peur justifiée et anxiété chronique ?

L’anxiété chronique se traduit par une inquiétude permanente et disproportionnée. Cela se traduit par des effets extrêmement désagréables : fatigue, nervosité, difficultés de concentration et de mémorisation, irritabilité… Sans oublier des problèmes physiques de toutes sortes : douleurs et tensions musculaires, insomnie, maux de tête, palpitations, gorge serrée, hyper-ventilation, diarrhées… C’est d’autant plus embêtant que ces troubles nous affaiblissent et augmentent notre vulnérabilité à l’hypertension, à l’hyperglycémie…

Comment éviter de dériver dans cette anxiété permanente ?

Trouver une forme de richesse psychologique intérieure. C’est le conseil qui est donné aux soldats des forces spéciales de l’armée pour tenir s’ils se retrouvent pris en otage. On doit essayer de puiser dans les souvenirs heureux du passé. Des moments heureux avec des gens qu’on aime. On peut remonter jusqu’à sa petite enfance pour feuilleter son album photo de souvenirs émotionnels, si elle n’a pas été traumatisante. Quand on se retrouve confiné, on regrette parfois de ne pas avoir assez investi dans ces moments là, de ne pas avoir consacré assez de temps de cerveau disponible à créer du lien affectif.

D’autres conseils pour apaiser son anxiété ?

Profiter de ses animaux de compagnie quand on en a car ce sont d’excellents anxiolytiques. Quand vous jouez quelques minutes avec eux, vous et l’animal de compagnie sécrètent de l’ocytocine qui est le baromètre chimique du bien-être chez les mammifères. Ce qui fait baisser de manière drastique notre niveau d’angoisse. On peut aussi télécharger une application gratuite qu’on a mis en ligne, DrMood, qui donne plein de conseils sur les livres, les films ou les exercices pertinents dans ces circonstances.

Que conseillez-vous en particulier ?

Lire des romans de fiction car ils boostent l’empathie et font baisser l’agressivité ambiante. C’est important quand on a besoin de trouver une forme de communion émotionnelle au sein de son foyer et même à un niveau planétaire. Personnellement, je conseillerai une nouvelle : le Caméléon de Tchekhov. Mais chacun ses goûts : Marc Levy, c’est bien aussi !

Actuellement, on se rend compte que beaucoup de gens confinés consacrent leurs temps à du rangement, du bricolage, du jardinage…

Je pense qu’en même temps, beaucoup de gens font aussi du rangement dans leur tête. Dans ces moments, on se rend compte de ce qui est essentiel et qu’on peut se passer de beaucoup d’éléments superficiels. Avant le coronavirus, on était nombreux à s’interroger sur notre empreinte carbone. On devrait s’interroger sur notre empreinte émotionnelle car on peut tous devenir des agents pathogènes qui augmentent le stress global de notre société ou au contraire l’apaiser.

Quand on est parent, il y a aussi une autre peur : transmettre son angoisse à ses enfants. Et quand on est dirigeant, ne pas savoir rassurer ses collaborateurs… Alors si on a la double casquette…

Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ! Quand on est une figure d’autorité, on bénéficie de l’attention des autres. L’angoisse d’un parent peut effectivement imbiber ses enfants. Actuellement, le risque est même fort avec les moins de 10 ans, de créer une génération d’hypocondriaques. Mais on peut retourner cette situation en profitant de ce confinement pour créer cet album photo émotionnel qui leur servira plus tard dans leur vie d’adulte. Pour cela, il faut être pleinement avec eux dans les moments qu’on passe ensemble et cesser par exemple de regarder son portable. Il faut aussi savoir se débrancher de cette actualité angoissante. D’autant qu’on aura très certainement d’autres pandémies à gérer avec d’autres périodes de confinement. Il faut apporter des correctifs dès l’enfance pour les aider plus tard.

Selon vous, en développant l’intelligence émotionnelle dès l’enfance, on pourrait avoir une société capable de mieux gérer ces périodes difficiles ?

Oui. D’ailleurs, un individu émotionnellement intelligent, a un réseau social réel -je ne parle pas d’internet- très vaste car on sait qu’en étant à ses côtés ou simplement en l’écoutant au téléphone, il nous fait du bien car c’est aussi un anxiolytique naturel. Il en faudrait beaucoup plus actuellement avec ce trop plein d’émotions négatives. Ces gens-là nous permettent de retrouver un équilibre dans la force émotionnelle.


Christophe Haag : aux éditons Albin Michel La contagion émotionnelle, 2019; Contre nos peurs : changeons d’intelligence, aux éditions Michel Lafon Vox Confidential 2013, La Poulpe attitude 2011


Pour lire Notre dossier complet spécial Coranovirus : cliquer sur ce lien https://urlz.fr/cgVO

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